La fourrure, une ressource plus écolo ?

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Il y a quelques jours, la Fédération Internationale de la Fourrure (We Are Fur, pour les intimes) se payait un bel article, poétique et charmant comme tout, dans un magazine de mode bien connu1https://www.wearefur.com/fur-fashion/vogue-x-natural-fur/. L’article s’adressait à « la femme moderne », puissante et fière, et responsable. Il lui intimait suavement de se vêtir de vraie fourrure pour être « sublime en zibeline, espiègle en vison ou indomptable en renard », mais pas seulement. La femme moderne, fermement écologique, se devait aussi de choisir la vraie fourrure pour des raisons écoresponsables, rien que ça !

Nous avons été plusieurs blogueuses à réagir et les réponses de We Are Fur ne se sont pas faites attendre : nous étions « désinformées ». Nos propos se résumaient à de vulgaires arguments de propagande, certainement à la solde du plastique ! Rien ne vaut la connaissance pour agir en conscience, c’est l’un de mes mantras. Le fait qu’on l’utilise contre moi tout en brandissant des études aux conclusions ridicules assaisonnées de fausses vérités, ça m’a quelque peu remontée. Nous nous retrouvons donc aujourd’hui pour analyser les données et les faits, et tirer nos propres conclusions, en bons consommateurs informés que nous sommes.

Je préfère être honnête avec vous dès le départ : je m’oppose personnellement à l’exploitation de la fourrure. Si mon article se veut neutre et impartial afin d’être le plus informatif possible, je le vois aussi comme un droit de réponse aux bêtises qui ont pu être avancées lors de ces récentes altercations. Je me prononcerai donc d’abord sur la question de l’écoresponsabilité qui, parce qu’elle ne touche pas à l’affect, se résout simplement par de simples comparaisons de données.

La deuxième partie est plus délicate et peut-être, du coup, plus orientée. J’y réponds à la phrase de We Are Fur « The animal does not suffer within fur farming » (L’animal ne souffre pas dans les élevages de fourrure), écrite durant le débat. Je me contente en réalité de rapporter des faits que vous ne seriez peut-être pas allé chercher par vous-même mais le fait même de présenter ces éléments me fait prendre partie. On ne peut pas dénoncer des pratiques sans, je crois, s’y opposer. Je n’oublierai pas cependant de mentionner les arguments pro-fourrure, tels qu’ils sont spécifiés sur les outils de communication des lobbies concernés.

Je souhaite que chacun puisse se faire une idée et je ne suis là pour influencer personne, seulement pour informer. Contrairement à l’industrie de la fourrure, je ne gagne rien à défendre mon point de vue, à vous mentir ou à cacher des informations. Rien, à part proposer l’idée d’un monde plus en conscience et bienveillant.

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La fourrure, plus écoresponsable ?

Ça a fait du bruit et vous en avez peut-être entendu parler,  la Fashion Week de Londres s’est déroulée, il y a quelques jours à peine, sans fourrure animale. Une grande première dans l’industrie de la mode ! Dans le même sens, à l’image de la Suisse, de l’Autriche ou du Royaume-Uni, des pays européens prennent des mesures de plus en plus strictes pour interdire l’élevage d’animaux à fourrure. Le boycott par les consommateurs est également assez suivi, les campagnes de sensibilisation précédentes ayant, peut-être, un peu laissé leurs marques. L’industrie de la fourrure est menacée.

Les forces au pouvoir

Pour défendre leurs intérêts dans les instances européennes et internationales, l’industrie de la fourrure a recours aux services du lobby Fur Europe2https://lobbyfacts.eu/representative/79220299d3884595b4de74a4a48a6b30/fur-europe, présidé par Mette Lykke Nielsen, une lobbyiste déclarée avec ses entrées à Bruxelles3http://lykkeadvice.eu/services/. L’organisation est elle-même membre de deux lobbies puissants : la COGECA4https://copa-cogeca.eu/Main.aspx?page=cogecamembers&lang=fr&folder=partnerOrganisations#21, le « groupe de pression le plus puissant de l’Europe agricole »5https://copa-cogeca.eu/CogecaHistory.aspx et reconnu par les institutions européennes comme « l’organe représentatif principal pour l’ensemble du secteur des coopératives agricoles » ; et Eurotex6http://euratex.eu/members-map/, un groupe de pression œuvrant pour les intérêts de l’industrie textile et de la mode.

Si l’industrie de la fourrure est menacée, elle a tout de même déjà bien joué ses cartes. Soutenue et représentée par des organes puissants à l’échelle internationale, elle a de quoi convaincre ! Cette mise en perspective peut-être intéressante quand on regarde les forces opposées : des associations de lutte contre la souffrance animale dont les principaux représentés n’ont pas l’usage de la parole ni de contre-partie pécuniaire.

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Un nouvel angle stratégique

Les prises de conscience de l’opinion publique ont cependant, et malgré les pressions, fini par jeter l’opprobre sur l’industrie de la fourrure, jugée cruelle. Il y a environ 3 ans, la communication opère alors un revirement inédit : il faut porter de la fourrure, non pas parce que c’est beau, non pas parce que c’est chaud, mais parce que c’est écologiquement responsable. Sur le site de We Are Fur, le slogan « The responsible choice » est ce qui attire en premier le regard.

Pour se défaire de l’image de la vilaine Cruella, l’industrie de la fourrure se construit une nouvelle identité, en négatif. Elle choisit de se définir en opposition à l’industrie des fibres textiles artificielles (polyester, acrylique). Le message est donc le suivant : la vraie fourrure est un choix bien plus durable et écologique que la fausse fourrure. La vraie fourrure trouve ainsi sa justification.

Leur communication se tourne alors vers la dénonciation de l’industrie du plastique, avec de nombreuses images de décharges à ciel ouvert ou dans les océans7https://www.wearefur.com/responsible-fur/natural-fur/C’était aussi l’objet de ce fameux article dans le magazine de mode qui a lancé la polémique, c’étaient aussi les principaux arguments de We Are Fur dans nos quelques échanges. Une étude, publiée fin mai 2018, était particulièrement mise en avant : une comparaison de la biodégradabilité de la vraie et de la fausse fourrure.

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Analyse de l’étude

Un contrôle rapide nous amène à constater que cette étude scientifique est commanditée et financée par Fur Europe, le puissant lobby de la fourrure dont nous parlions au départ (vous vous souvenez ?). Une étude financée par un puissant lobby est, par définition, à lire avec des pincettes. Mais passons sur ces considérations, et penchons nous sur le contenu de cette fameuse étude. Après tout, il fallait bien voir un intérêt à l’étude pour la financer (c’est juste que si les conclusions n’étaient pas allées dans le bon sens, on n’en aurait jamais entendu parler).

La question posée est celle-ci : qui, entre la vraie fourrure et la fausse fourrure, se dégrade le plus vite ?

À votre avis ? Hein ? La réponse me semble évidente. Un animal, lorsqu’il meurt, se dégrade. Une bouteille en plastique a plutôt du mal à en faire autant. Voilà, rapidement, la conclusion de cette étude révolutionnaire. Bien sûr, une vraie fourrure se dégrade bien mieux qu’une fourrure en acrylique issue de la pétrochimie, bien sûr. Difficile cela dit, avec une telle conclusion, de prôner la panacée écologique…

Surtout que ce que l’étude oublie de spécifier, c’est que les fourrures contiennent souvent du formaldéhyde et des éthoxylates, accusés de provoquer des allergies, des déséquilibres hormonaux ou d’être cancérigènes. Même si la fourrure en elle-même se dégrade bien, je n’irai donc peut-être pas la mettre dans mon compost…

L’impact écologique d’une chose ne se mesure pas, aux dernières nouvelles, qu’à sa rapidité de dégradation ! Je reprocherais donc à cette étude de ne regarder qu’une infime partie de l’image et de ne pas s’arrêter sur les différentes étapes de la vie des deux types de fourrure.

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Cycle de vie global de la fourrure

J’ai donc mis la main sur une autre étude, publiée en juin 2013, qui se plie également à l’exercice de la comparaison mais avec cette vision globale (empreinte carbone de l’élevage ou de production d’acrylique, produits chimiques utilisés, énergie nécessaire à la production et à la conservation, etc.). Elle est réalisée par l’organisme de recherche et d’études indépendant CE Delft, et commanditée par des associations de lutte contre la fourrure. Encore une fois, l’étude est financée par une partie-prenante et l’on pourrait se poser la question de sa fiabilité mais c’est de bonne guerre, poursuivons.

En s’intéressant au cycle de vie entier des deux types de fourrure, la conclusion de l’étude est la suivante : à moins d’être conservée plus de 5 fois plus longtemps, une fourrure naturelle a un impact écologique supérieur à une fausse fourrure (dans l’hypothèse où celle-ci a été brûlée et non pas jetée dans la nature ou dans les océans).

En résumé, la justification de la vraie fourrure en tant que meilleure alternative écologique à la fausse fourrure n’est pas évidente, contrairement à ce que revendique l’industrie de la fourrure. La meilleure solution serait de se passer de fourrure, qu’elle soit réelle ou synthétique !

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La fourrure, une ressource ?

Si l’industrie de la fourrure a autant orienté le débat sur le côté écoresponsable de la vraie fourrure, ne serait-ce pas pour l’éloigner d’un sujet qui lui a tant porté tort ? La condition animale par exemple ?

Le bien-être d’un animal en cage

Pour rester le plus objective possible, je me suis dit que je pourrais piocher des images du côté de l’industrie de la fourrure. Après tout, puisqu’ils prétendent qu’il n’y a pas de cruauté animale et qu’ils nous invitent cordialement à venir visiter les fermes qui s’en occupent, c’est qu’ils ne doivent rien avoir à cacher. Les images et les vidéos montrant des animaux se font rares sur la page Facebook de We Are Fur, un animal en cage n’est en effet jamais vraiment vendeur. J’ai trouvé celle-ci cependant : Can farmed animals have good quality of life?

Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller regarder un peu qui était ce chercheur finlandais Hannu T.Korhonen qui semblait avoir une opinion bien tranchée sur le bien-être d’un animal en cage. L’ensemble des projets sur lesquels il a travaillé sont relatifs à l’industrie de la fourrure et ont été financés, ça n’étonnera plus personne, par nos copains Fur Europe et son collègue finnois Pro Fur8https://www.luke.fi/en/personnel/hannu-t-korhonen/. Le type est donc interrogé par ceux qui financent tout son travail, j’y vois là un sacré biais. Mais, comme d’habitude, passons.

Ces images sont les meilleures images que l’équipe de communication de We Are Fur a pu trouver pour parler du bien-être animal. Je les trouve personnellement déjà dures à regarder. Même les propos du chercheur me semblent aberrants : « Les animaux doivent pouvoir bouger verticalement et horizontalement », sans blague… La cage des renards est tellement petite que même les propriétaires de hamsters seraient outrés, et c’est ce qu’ils font de mieux ! L’argument utilisé par le chercheur disant que les animaux d’élevage se font à leurs conditions au gré des générations est d’ailleurs contredit par une étude de zoologistes de l’Université d’Oxford9Mason G., Cooper J., Clarebrough C., Frustrations of fur-farmed mink, Nature 410, 35-36, 1 mars 2001 démontrant que les visons d’élevage ont les mêmes besoins que leurs homologues sauvages, malgré 70 générations de captivité.

J’ai trouvé que ces images parlaient d’elles-mêmes et qu’il n’y avait pas forcément besoin d’aller chercher des images qui marquent les consciences dans le clan anti-fourrure (vous aurez d’ailleurs remarqué les charmants minois de mes poilus pour illustrer l’article). Voilà ce que fait de mieux l’industrie de la fourrure pour le bien-être animal.

Pour ceux qui désireraient voir les images de ceux qui dénoncent, voici quelques ressources :

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Comment ça se passe ?

On estime qu’environ 100 à 150 millions d’animaux seraient tués chaque année pour leur fourrure, sans compter les lapins qui seraient plus d’un milliard à être abattus chaque année pour le marché du vêtement10Planète végane, Ophélie Véron, p.243.

Élevage ou chasse ?

Parmi eux, 15% correspondent à des animaux sauvages capturés dans leur état naturel : loups, écureuils, coyotes, lynx, ours, renards, marmottes, ratons laveurs, loutres… Ces animaux sont capturés par l’intermédiaire de pièges posés au sol qui permettent de leur broyer les pattes (et de préserver la fourrure) dans l’attente du chasseur. Sans parler du fait que ces pièges sont une véritable torture, ils tuent sans distinction : espèces en voie de disparition, animaux non convoités pour leur fourrure, voire même des animaux de compagnie. L’Union européenne interdit l’usage de ces pièges mais autorise l’import de fourrure d’animaux capturés de cette façon.

Les 85% restant sont des animaux d’élevage, élevés et tués pour leur fourrure. En Europe, il existe près de 6000 élevages, principalement de visons et de renards. En 2001, la Commission européenne publiait un rapport alarmant sur les conditions de détention et de mise à mort des animaux détenus dans ces élevages : cages inadaptées, stress, impossibilité de reproduire des comportements typiques de leur espèce (creuser pour les renards, vivre dans l’eau pour les visons, solitude, etc.), grilles qui leur lacèrent les pattes, maladies mentales occasionnées par l’enfermement etc.

Pratiques diverses

La mise à mort est pensée pour ne pas abîmer la fourrure et est plus ou moins archaïque selon l’endroit : électrocution, poison, inhalation, étouffement, dislocation des vertèbres. Parfois les animaux sont encore conscients au moment de l’écorchage, et parfois on ne prend même pas la peine de les mettre à mort.

Parfois même, dans le cas des lapins angora, tout l’intérêt est de les conserver vivants. Les lapins sont sanglés sur des tables pendant qu’on leur arrache les poils, la meilleure façon d’avoir les poils dans leur intégralité et de les vendre au meilleur prix (ici une vidéo assez choquante publiée par One Voice). Les poils repousseront ensuite, et on pourra recommencer. N’allez pas vous imaginer que tout cela se passe à l’autre bout du monde, ça se passe en France, dans la trentaine de fermes dédiées à cet élevage dans notre pays. Tous les produits étiquetés « angora français » sont issus d’un tel procédé.

Parfois aussi, et je m’arrêterai là parce que je sais que ce n’est agréable pour personne, on abat la mère pour récupérer le fœtus d’agneau qu’elle porte. La fourrure de l’agneau karakul des plaines d’Asie, mort-né ou à peine né, est appelée l’astrakan, elle est extrêmement prisée par l’industrie du luxe, notamment en France, en Allemagne et en Amérique du Nord. La surface obtenue étant très petite, il faut une trentaine d’agneaux pour un manteau11http://www.fourrure-torture.com/astrakan-fourrure-agneau.html.

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La Chine : premier producteur mondial

La Chine est productrice de 80% de la fourrure mondiale, et une grande partie de cette production est destinée aux marchés européens. L’absence de réglementation est évidemment synonyme de conditions de détention précaires, et d’autres dérives. La Chine tue 2 millions de chiens et de chats chaque année pour leurs fourrures12Planète végane, Ophélie Véron, p.245. Les associations PETA et The Swiss Animal Protection ont mené leur enquête sur la production de fourrure dans le Sud de la Chine, et les pratiques observées sur place sont abominables (en résulte une vidéo, aux images insoutenables encore une fois). La fourrure de chats et de chiens étant extrêmement rentable et peu chère, la pratique est loin d’être anecdotique.

L’importation et la commercialisation de fourrure issue de chats ou de chiens sont interdites en France, mais attention ! Les fourrures en provenance de Chine sont souvent déguisées sous des appellations frauduleuses : fourrure d’autres animaux, voire fausse fourrure13https://www.consoglobe.com/fausse-fourrure-etiquettes-cg! Une raison supplémentaire d’éviter la fourrure, vraie ou « fausse ».

Et pour ceux qui sont encore là, après la lecture fastidieuse de cet article à rallonge que j’ai pourtant voulu le plus synthétique possible, ma question, la voici : avons-nous le droit et la légitimité de considérer la fourrure et les animaux qui la portent comme des ressources à notre usage ? Mais quel est ce débat qui consiste à choisir entre la fourrure d’un animal torturé et du plastique ?

VRAIE OU FAUSSE FOURRURE

 

Ressources

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Références   [ + ]

3 commentaires sur “La fourrure, une ressource plus écolo ?

  1. Bonjour
    Sans reel avis au départ ( bien que ça me paraît aberrant de porter de la fourrure) ton article est très instructif et permet d’avoir de vrais arguments.
    Pour être encore plus pertinent, j’aurais rajouter un peu d’historique. La fourrure était une façon d’avoir chaud au Moyen Âge mais heureusement le monde a changé et nous avons d’autres moyens. Ma remarque n’est pas documentée mais cela peut mettre en perspective «  pourquoi certains portaient de la fourrure » et qu’il n y a plus de raison dans le monde d’aujourd’hui.
    Merci encore pour cet article

  2. Bravo pour ce super article ! Tu m’as fait découvrir tout un pan de l’industrie que je ne connaissais pas du tout. Et qui donne envie de bannir totalement la fourrure (même si j’en ai jamais acheté, vraie ou fausse… Ça reste un style particulier à porter !).

    1. Oh tu sais il suffit d’une capuche avec une bande de fourrure en raton-laveur ou en chien viverrin, on en voit beaucoup ! Je suis contente d’avoir pu t’éclairer un peu 🙂

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