Chroniques d’une auditrice financière repentie

Il est bien loin le temps où, sur les pelouses ensoleillées de l’école, vous rêviez d’aventures. Vous vous imaginiez, sac-à-dos noué, déambuler dans les contreforts des Andes ou pavoiser dans les rues de NYC. C’est simple, la vie vous appartenait. Lorsque vous avez fièrement franchi la porte de l’école ou de la fac pour la première fois, vous saviez que vous deviendriez quelqu’un. Ou QUELQU’UN plutôt, avec des majuscules. Quelqu’un d’important en somme. Important pour qui ? Important pour quoi ? Vous étiez bien loin de ces considérations philosophiques sur le sens de la vie. Tout ce que vous saviez, c’est que vous alliez faire quelque chose de GRAND.

Plutôt bonne élève, vous n’aviez jamais vraiment réfléchi à ce que vous deviendriez. Rien de vraiment concret. Plus jeune, vous aviez même pensé devenir journaliste, vétérinaire, archéologue, médecin ou conservatrice de musée. Vous vous imaginiez reconnue pour votre travail réalisé avec passion, le schéma classique d’une personne qui a réussi. Que vous réussiriez, vous n’en doutiez pas d’ailleurs. Les études vous avaient toujours souri jusqu’alors, et la voie commerciale était un peu la voie royale. Vous étiez donc bien engagée.

Engagée. C’est peut-être justement l’engagement qu’il vous manquait. Voilà bien longtemps déjà que vous aviez abandonné vos rêves d’enfants. Vos professeurs, vos parents, votre grande sœur, toutes ces personnes qui, depuis votre plus jeune âge, vous parlent de « réussite », ont contribué sans le vouloir à l’effacement progressif de ces rêves. Faire de l’équitation votre métier, rénover une ferme pour la transformer en Bed & Breakfast dans un coin sympa en Bretagne, sauver des vies au Burundi, vous avez laissé tout ça de côté. Car réussir dans notre Société, c’est gagner de l’argent. Et qui dit gagner de l’argent, dit exercer un métier que personne ne comprend (et surtout pas nos grands-parents). Vous avez donc été conduite tranquillement et sans à-coups vers la porte de cette prestigieuse école. Très vite, vous vous êtes orientée vers les filières de chiffres. Promouvoir des yaourts ou des éponges, ce n’était décidément pas pour vous. Non pas que vous manquiez de créativité, mais vous commenciez peut-être déjà à déceler le non-sens de tout ça. Et puis, admettons-le, les chiffres c’est quand même rassurant. Si un brin de logique suffit à exercer un métier à hauts revenus, alors engouffrons-nous dans la brèche. Mon petit doigt me dit que la comptabilité ne vous a jamais provoqué de petits frissons d’excitation, mais vous êtes prête à faire ce sacrifice pour devenir quelqu’un d’important.

Et puis un jour, on vous parle du cabinet d’Audit. La personne que vous avez en face de vous pour vous en parler est quelqu’un de séduisant et de passionné. Il porte un costume et parle en souriant de ses nuits au bureau et du train de vie d’enfer qu’il est en train de mener. Il explique que l’adaptabilité est le maître mot pour réussir dans le milieu. Chaque semaine, vous êtes amenée à travailler pour une entreprise différente, avec des équipes différentes. La charge de travail est importante, mais bon sang, qu’est-ce qu’on en apprend des choses ! Il finit par ajouter que le cabinet d’Audit est un véritable tremplin vers une vie professionnelle épanouie et que les postes de Directeur Financier tendent les bras à tout auditeur en goguette. A la sortie de cet entretien, vous n’êtes plus la même. Vous vous sentez pousser des ailes. Les tailleurs cintrés, les aspirines, les taxis tard le soir… vous vous sentez soudainement très inspirée. L’idée que votre futur métier s’annonce exigeant est presque grisante, vous vous apprêtez à reproduire le portrait de la parfaite working girl et ça vous va très bien.

Le diplôme en poche, toujours pas de remise en cause : vous postulez dans un cabinet d’Audit. Comme l’ensemble de vos camarades, vous rejoignez le bateau « pour 3 ans ». Vous rentrez en fonction immédiatement, et vous avez tout de même une petite pensée émue pour votre copine du Marketing qui galère un peu. Vous avez choisi une filière royale, vous trouvez du travail plus vite que tout le monde, normal.

Vous vous retrouvez très vite bringuebalée dans les quatre coins du pays et vous travaillez effectivement très tard le soir. Vous ne donnez plus aucune nouvelle à votre famille et à vos amis, mais c’est pour la bonne cause. Vous faites d’ailleurs preuve d’un dévouement à toute épreuve, jusqu’à offrir une grande partie de vos weekends. Plus les mois passent, plus vous vous sentez lasse et fatiguée. Le syndrome du bougonnement permanent commence à apparaître. Vos conditions de travail ne vous satisfont plus, et votre vie personnelle, en marge, commence à en pâtir. Le célibat endurci pour les unes, la disparition des moments de complicité avec son amoureux pour les autres, en disent long sur l’état de votre vie à côté du boulot. Vos collègues deviennent vos seuls véritables amis, les seuls à vous comprendre vraiment. Les autres, après vingt appels et textos sans réponse, ont abandonné la lutte.

Vous commencez à réfléchir. Et si, vous aussi, vous franchissiez la porte auréolée de la RH ? Et si, vous aussi, vous preniez votre envol ? Mais pour faire quoi ? Le métier ne vous déplaît pas tant que ça, vous avez d’excellentes relations avec vos collègues, vos supérieurs sont même contents de vous. De l’extérieur, votre situation est enviable, alors pourquoi s’aventurer ailleurs ? L’herbe est-elle vraiment plus verte de l’autre côté ? Pas sûr d’après ce que l’on en dit…

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Le bac en poche, j’ai ainsi démarré une course effrénée sans retour en arrière envisageable. Regarder en arrière c’était de toute façon perdre du temps. Et puis un jour, au gré des voyages qui m’ont ouvert les yeux, des lectures, des rencontres et des discussions jusqu’à tard dans la nuit, je me suis retournée. J’ai observé le chemin parcouru en toute hâte, pour me rendre compte que personne ne faisait en fait la course avec moi. Je pouvais ralentir pour me reposer un peu, et peut-être même prendre le temps d’étudier le parcours pour repérer les plus jolis chemins. Dans un même mouvement de tête, j’ai également vu tout le temps que j’avais encore devant moi. Ce temps si précieux et si intime. Mon temps.

J’ai soudainement pris conscience que j’étais bien quelqu’un d’important, mais que ça n’avait rien à voir avec les autres et ce qu’ils pourraient penser. J’étais libre d’être moi-même si je le voulais bien, et d’emprunter la route qui me ressemblait le plus. J’ai donc fini par franchir la fameuse porte de la RH, le jour de mon vingt-sixième anniversaire, pour parler, enfin, en mon nom. J’ai annoncé à ma famille et à mes amis que je me tournais vers l’entrepreneuriat, et que je n’avais pas peur.  Et devinez quoi ? Le terre n’a pas tremblé d’un iota…

Je vais consacrer mon temps à créer et développer des choses qui ont du sens, à m’investir pour l’humain et la planète, à aimer, à rire, à danser. Ça vous fait doucement rire ? C’est votre problème.

Et vous, vous avez déjà pensé à regarder derrière vous ?

Céline

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26 commentaires sur “Chroniques d’une auditrice financière repentie

  1. Bravo à toi pour ton parcours. Ça saute aux yeux que les chiffres etaient une seconde peau ! À tes mots et ton enthousiasme à parler de ton projet c’est évident comme le nez au milieu du visage.
    Je reviens sur ton article de tes lectures, où tu évoque le fait qu’on a tendence à nous prendre pour des gourou ou quelqu’un qui fait parti d’une secte quand on lit un livre de développement personnel… Jusque là, toutes mes lectures, et toutes les personnes dont je connais qui ont lu du développement personnel n’ont fait ressortir que le meilleur d’eux. Comme tu le dis si bien dans cet article, c’est en prenant du recul qu’on s’aperçoit qu’on suit le troupeau en voulant rentrer dans le moule et en suivant le chemin tracé qu’on nous donne à l’école qui est : ARGENT = DIPLOMES+TRAVAIL
    Or, on se force à faire ce que les autres nous « ordonnent » ou nous « conseillent », on veut leur faire plaisir en quelque sorte.. Donc on répond à leurs rêves, pas les nôtres. Du coup on s’endoctrine nous même à suivre le troupeau, à faire des études, à se dépêcher de trouver un CDI bien payer qui nous promettra une belle et longue carrière (qui soit dit en passant fera de notre quotidien un stress et une routine de métro boulot dodo)
    Mais n’oublions pas que les plus grands succès sont partis de peu et de quasiment aucun diplôme ! (ex Steve Jobs…) et pourtant ils sont devenus plus riches que quelqu’un ayant fait un bac+10…
    Le seul maître mot est de suivre ses rêves et ses envies quitte à se mettre des visières !
    Il faut écouter son moi intérieur, ce qui nous fait vibrer au même titre qu’un coup de foudre. Et non ce que les autres nous disent de faire par regret de ne pas l’avoir fait eux.. =)

  2. C’est drôle, en ce moment je me sens à une période « charnière », et tomber sur ce genre d’article par hasard… « c’est un siiigne » =)
    J’ai mis longtemps à savoir ce que je voulais faire et puis d’expérience en expérience, je suis devenue éducatrice dans une maison d’enfants, où j’ai fait un stage il y a 4 ans, et accumulé les CDD depuis, jusqu’au mois dernier où j’ai appris en cherchant mon nom sur le planning que je n’étais pas renouvelée. C’est un métier qui me passionne, mais je trouve de moins en moins de sens dans la façon dont les choses sont gérées, c’est assez frustrant, de n’avoir pas les moyens de fournir aux enfants et à leur famille un accompagnement suffisant. Bref, du coup, alors que tout le monde me demande si j’ai postulé ailleurs… un vieux rêve repointe le bout de son nez… et j’ai bien envie de prendre le temps de voir où il va me mener =) merci pour tes mots, qui me confortent! et belle route à toi =)

  3. Il faut oser. J’ai osé mais encore faut il savoir se lancer après. Il faut y réfléchir, avancer pas à pas.

  4. Bonjour,
    quel beau témoignage… Il me bouleverse ce matin. Il me donne envie de me retourner sur mon parcours et d’en chercher les vraies raisons… à moins que je ne reporte ce projet encore une fois par manque de courage, par peur de m’y confronter. Et pourtant, c’est tellement nécessaire parfois !
    Merci pour tes mots si bien écrits !

  5. Bonjour Celine !

    Où cours tu ? Ne sais tu pas que le ciel est en toi ?

    – C. Singer-

    Merci Celine pour de partager tes trajets , tes emotions …

  6. Bravo Celine pour cette prise de conscience. Profite pleinement de la vie, celle ci passe trop vite ! Bon vents pour ta/tes nouvelles expériences.

  7. Bon bon bon je commence un stage en audit financier en septembre, avec un parcours qui jusque là ressemble à ce que tu décris … ;-S

    1. ARF ! Un stage c’est important pour pouvoir se rendre compte et se poser les bonnes questions. Tu me raconteras comment ça se passe ! Bon courage !

  8. bravo Céline pour cette belle prise de conscience et ce blog très réussi ! quelle jolie plume, cela aurait été dommage de rester avec les chiffres 🙂 Au plaisir de te lire, Annabelle

    1. Merci beaucoup Annabelle ! Ca me touche beaucoup, d’autant plus que je suis assidûment ton blog 🙂

  9. Ton témoignage est hyper intéressant, on doit être beaucoup à s’y reconnaître… Ne pas trop se poser de questions, suivre le chemin qui semble avoir été tracé pour nous, puis se rendre compte qu’en fait, on s’est perdu en route… Bravo d’avoir osé en tous cas et je te souhaite le meilleur !

    1. Merci Juliette pour ton retour ! C’est vrai qu’il a fallu du culot pour oser, mais qu’est-ce qu’on se sent bien après !

  10. Bravo Céline, tu as la chance de te rendre compte très jeune de toutes ces choses précieuses qu’il est sain d’entretenir… Lâcher ce qui N’est pas important, ce qui ne nous nourrit pas… Accepter de vivre telle que nous le souhaitons et non selon la bienséance…
    je te souhaite plein de bonheur dans tes découvertes…c’est formidable!

    1. Merci beaucoup Frédérique ! Le monde de la finance n’est pas forcément fichu avec toi dans ses rangs 🙂 Bonne route et au plaisir de te recroiser !

  11. Hello Céline

    C’est super, je te souhaite une très belle AVENTURE! je suivrai ton aventure de derrière mon bureau D’Auditrice 🙂

    1. Merci tout plein et bon courage pour la suite ! Au plaisir de te revoir par ici !

  12. Bonjour Céline, bravo pour ce recul et le courage que tu as eu d’ouvrir les yeux sur ce QUI te motive pleinement.
    Plein de bonnes choses pour la suite

    1. Merci Arielle pour ton petit mot, ça me touche beaucoup ! Je te souhaite aussi plein de belles choses !

  13. J’ai cru me lire 😉
    MERCI POUR TES MOTS !
    Mon témoignage, publié il y a 2 ans : http://lespetiteschosesdefanny.com/changer-de-vie-je-lai-fait
    Je te souhaite le meilleur pour cette nouvelle vie 🙂

    1. Hello Fanny ! Je viens d’aller lire ton post, c’est vrai que nos deux expériences se ressemblent ! Ce qui est rigolo surtout c’est le voyage en Nouvelle-Zélande ! J’y suis partie 1 mois après avoir démissionné, c’est de là d’ailleurs que je tire les photos ! Des bisous !

  14. Ce témoignage est pour moi très riche d’enseignements… les mêmes hésitations me font languir… merci bcp

    1. Merci pour ton petit mot ! J’espère que tu réussiras à trouver le courage d’agir pour toi ! Pas facile, et c’est un travail constant. Mais une fois qu’on commence, la vie prend une nouvelle saveur ! Bon courage, et au plaisir de te revoir par ici !

  15. Tu m’as émue aux larmes… je ne l’aurais pas écrit aussi bien que toi….

  16. Magique. Merci pour ce regard vrai. Nombreuses sont les portes à ouvrir…

    1. Merci Juju pour ton commentaire ! Le monde est à nous 🙂

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