Cher Zara, si je suis partie je l’ai fait pour nous deux

lettre zara

Note au facteur : Je vous prie de bien vouloir dupliquer cette lettre pour mes innombrables amants d’autrefois : Primark, H&M, Asos, etc.

Je voulais m’excuser pour être partie sans rien dire, sans laisser un mot. J’ai bien conscience qu’on ne peut pas tirer un trait sur notre histoire sans même un au revoir.

Les mois ont filé si vite depuis mon départ, et ce serait un mensonge de dire que je n’ai plus pensé à toi. Au début surtout. Si tu crois que ça a été facile ! Le moindre coin de rue te rappelait à mon souvenir, le moindre arrêt de bus où nous attendions sous la pluie. Et tes textos, tes mails…

J’ai fini par tout bloquer. Je n’en pouvais plus, c’était trop.

Je crois que tu n’as rien vu venir, trop occupé comme d’habitude à assouvir tes ambitions. Ah ! Toi et ta conquête du monde… Je me demande encore parfois si tu ne t’es pas retrouvé malgré toi dans cette course furieuse à la gloire, comme si tous ces gens qui croyaient en toi t’avaient un peu poussé, précipité. Et si c’était vraiment ce que tu voulais.

Tu as toujours été là pour moi, je n’ai jamais manqué de rien. Il y avait toujours ces petites attentions, toujours au bon moment. Ces cadeaux qui me faisaient tourner la tête. Tu te renouvelais sans cesse, toujours à l’affût de mes moindres désirs. Tu savais me faire comprendre que j’étais la plus belle, et de loin ta préférée. Celle que tu avais choisie. L’élue.

Les copines m’enviaient, j’en avais de la chance ! Beau et séduisant, ambitieux, brillant même, je me suis souvent demandé ce que tu me trouvais. Je ne méritais pas tout ça. Et puis un jour j’ai compris : tous ces cadeaux, ces occasions si spéciales que tu me réservais, ces doux moments, c’était pour combler le vide. Le vide de ma vie.

L’esbroufe

Tu t’es toujours arrangé pour que nos moments passés ensemble soient les plus heureux. C’était toujours enthousiasmant de passer te voir. Je savais que je te quitterais toute vibrante, la tête pleine d’espoir et de beaux projets. Ça contrastait drôlement avec mon train-train quotidien un peu terne. Même les copines finissaient par venir. Tu étais une sorte d’échappatoire, d’épaule sur laquelle pleurer. Je dirais même que tu excellais dans la capacité à consoler tous les chagrins. Tu comblais nos vi(d)es.

Au lieu de réfléchir à ce qui pouvait changer pour aller mieux, nous nous entêtions à penser que cette nouvelle jupe brodée allait effacer nos tourments… Jusqu’à la semaine suivante, où la jupe aurait été remplacée par un blouson en simili cuir à l’allure des grands défilés. Tu nous vendais du rêve, mais c’était de l’esbroufe. De la poudre de perlimpinpin.

C’est nos vies qui étaient vides, pas nos armoires. Bien au contraire, elles débordaient ! Et toutes ces fringues qui s’accumulaient alors que nous n’avions toujours rien à nous mettre, elles pesaient.

Le superflu indispensable

Ça a été un choc pour moi de réaliser que notre relation nous menait droit dans le mur. J’ai pensé à moi d’abord, ça me bouffait. Mon argent, mon temps, tu prenais tout. Tu te rendais indispensable pour tout, j’avais toujours besoin de toi. C’était trop. J’étouffais.

J’avais besoin d’espace pour créer et imaginer. J’avais besoin de simplicité et d’authentique pour me poser les bonnes questions. L’important pour moi, c’est quoi ?

Une femme achète en moyenne 30 kilos de vêtements par an, tu imagines ! Et 30% de ces achats viennent s’amonceler dans les placards sans être jamais portés. Pas une seule fois.

J’ai réalisé que je me noyais sous le superflu. Superflu que tu m’avais pourtant présenté comme indispensable. Et je t’avais cru !

Un jour j’ai eu besoin de ces vides que tu comblais. J’ai eu besoin de respirer. Alors j’ai fait ma valise, n’emportant avec moi que l’essentiel. Tu n’as peut-être pas remarqué mon départ tout de suite quand tu es rentré ce soir-là, il restait encore tellement d’affaires ! Mais c’était bel et bien fini. Une fois ma valise bouclée, il n’y avait plus de raison de faire machine arrière. J’étais libre.

Si je suis partie, je l’ai fait pour nous deux.

Je te vois froncer les sourcils. Tu te dis certainement que je suis un monstre d’égoïsme de t’avoir abandonné comme ça. Qu’après tous ces bons moments passés ensemble, j’aurais pu reconsidérer ma fuite. Ma décision était un « sauve qui peut » pour moi, mais pas seulement. En prenant la décision de partir, j’ai voulu te protéger toi aussi. De toi-même.

Si je suis partie, je l’ai fait pour nous deux.

Que feras-tu de tes millions quand il n’y aura plus rien autour de toi pour les dépenser ? Et comment feras-tu pour trouver le sommeil quand tu auras mesuré la souffrance engendrée par ta course à la gloire ?

Partir, c’était refuser de cautionner tes actions. Retrouver mon libre arbitre m’a permis de réaliser que le vote utile n’était pas dans les urnes, mais à la caisse. Lorsque je suis partie ce jour-là, je me suis promis que je ne te donnerais plus mon argent pour que tu l’utilises à de mauvais desseins.

Quand les jeunes filles auront compris que tu te paies leur tête, que feras-tu ? Quand elles auront compris qu’en fait, c’est elles qui décident, qu’inventeras-tu ? Quand elles réaliseront que sauver le monde leur appartient, les suivras-tu ?

Produire plus de 12 000 vêtements différents chaque année, tourner sur des collections de 2 semaines, proposer des prix toujours plus bas… On pourrait presque croire que c’est l’œuvre d’un fou. Tu ne dois pas te rendre compte pour continuer ainsi.

Une relation toxique

Tu ne dois pas te rendre compte que proposer des prix bas implique nécessairement une production délocalisée dans des pays où le droit des travailleurs est illusoire. C’est pour ça que tu es loin d’imaginer que des hommes, des femmes et des enfants travaillent 60h par semaine dans des conditions épouvantables (locaux insalubres et dangereux, manipulation de produits hautement toxiques sans protection, chaînes, cadences infernales, etc.). Je me dis que tu ne dois pas savoir non plus que le salaire moyen mensuel d’un ouvrier éthiopien, ton nouvel Eldorado, correspond à un jean d’une de tes collections. Un jean.

Et t’a-t-on déjà dit que ces usines au rabais représentaient une catastrophe écologique et sanitaire ? Que les traitements chimiques effectués sur les vêtements étaient une menace toxique pour ceux qui les portaient ? Que ces traitements chimiques, déversés dans les rivières, se retrouvaient dans l’alimentation ?

Et tout ça pour un vêtement qui va rester dans un placard sans avoir jamais été porté ? Non, tu ne dois décidément pas savoir tout ça. Tu es irresponsable et c’est pour ça que je t’ai quitté, pour nous.

Fais bien attention à toutes ces femmes et ces hommes, ils ont plus de pouvoir que tu ne le crois. N’attends pas le jour où ils le comprendront pour regarder derrière toi.

Bon courage,

Céline

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16 commentaires sur “Cher Zara, si je suis partie je l’ai fait pour nous deux

  1. Juste… bravo ! et continue de partager ce genre de choses, merci 🙂

  2. […] Cher Zara, si je suis partie je l’ai fait pour nous deux […]

  3. J’adore ta façon d’écrire, tu es très douée ! Cette lettre est tellement vraie.. ça fait réfléchir 🙂
    Des bisous !

  4. Waw waw waw!!! J’ai adoré ton article. Il est frais et original. La façon dont tu en parles a un réel impact sur moi, addict à Zara. Tu m’ouvres les yeux… merci pour cet article!

  5. J’ai adoré cet article très original et tellement vrai !
    Je ne vais plus dans ce type de magasins non plus et je favorise des marques qui proposent des pièces de qualité et fabriqués dans de bonnes conditions 🙂

  6. J’aime beaucoup ta plume sur cet article. ça fait réfléchir, moi qui m’intéresse de plus en plus au mouvement minimaliste ! Merci pour tes mots!

  7. Quel article !
    Le format, les bons mots, tout y est. Cet article devrait être en première page de tous les magazines féminins (ou non), je suis sûre qu’il pourrait en faire réfléchir plus d’un(e) qui ne pense pas forcément à toutes ces conséquences.
    Je t’avoue que j’y suis partie aussi, sans lui dire au revoir.
    A très vite,

  8. OMG i’m in love with your article ( oui article en français 😂) . Mais c’est quoi ça ! Juste j’adooore ta façon d’écrire , keep going sweety ❤

  9. Waw. Juste waw. Ta façon d’écrire est sublime. Je suis dans une même situation de départ, avec une recherche de produits cruelty free.
    Je vais sauver cet article dans mes favoris pour pouvoir y retourner. Il est grand temps qu’on regarde la vérité en face et qu’on fasse quelque chose. Même si c’est chacun à son niveau.

  10. Cet article est tellement bien écrit et juste et elle me parle tellement! Je ne sais pas si tu as vu la vidéo de la Carologie à ce sujet mais depuis cette vidéo j’avais aussi décidé de dire au revoir à Zara et compagnie, ton article a renforcé ma détermination!

    Bisous et merci pour cet article plein de sens!

    Océane

  11. Superbe article!! Je reconnais ta patte 😉

  12. Hello !

    J’adore le format de cet article, et surtout le contenu qui pousse à réfléchir sur nos modes de consommation. J’ai déjà rayé Primark de ma liste depuis longtemps. Pour les autres j’y vais petit à petit. J’avoue que l’argument financier reste encore important pour moi, j’ai hâte de mieux gagner ma vie pour me tourner vers des marques beaucoup plus clean, responsables et avec de jolies valeurs. J’ai totalement craqué pour la collection de et pourquoi pas Coline, malheureusement je n’ai rien pu m’offrir… Il devrait y avoir des pièces plus abordables dans la prochaine collection, je guète 😉

    Des bisous

    Morgane

  13. Coucou ! J’ai adoré ! Littéralement et c’est très vrai, au delà du fric dépensé, on finit par ne jamais être satisfaite de ce que l’on a, alors que dans ce monde certains ont tellement peu. Et le style ne se résume pas non plus à la quantité de vêtement que l’on possède, c’est à y devenir très égoïste. En tout cas super article 😊

  14. L’idée de la lettre est très originale. Je l’ai dévoré <3

  15. J’ai adoré 🙂 Toi t’as au moins la décence de lui écrire, je t’avoue que je l’ai quittée « sans même lui dire au revoir » #Sniper. Je me suis simplement dit que la vie est faite de tel sorte que « Les chemins se croisent et se séparent » #JazzyBazz. Il y a bien trop longtemps qu’elle m’a déçu, et ca m’a blessé profondément. Zara ma belle si tu nous lis ne nous en veux pas, tu ne peux t’en prendre qu’à toi même…

  16. Hello! Trés original cette « lettre » et surtout tellement vraie ! Je me reconnais beaucoup dans ce que tu dis !! Bises

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